Muta, Yamina

Muta, née au Rwanda

Mon parcours est un peu compliqué car je suis venue en France en 1985, pour voir si j’aurais envie d’y vivre, si ça me conviendrait, si ça me plaisait. C’était la proposition de l’homme que j’avais rencontré, avant qu’il soit mon mari, qui m’avait dit : « Écoute, je sais que tu tiens beaucoup à ton pays. Est-ce que tu pourrais vivre en France ? Je n’ai pas envie de te déraciner. L’idéal serait que tu viennes voir d’abord. » Je suis venue voir. Puis je suis retournée au Rwanda et je suis revenue un an plus tard, en 1986. Je suis venue parce que j’avais rencontré cet homme. Soit, il venait vivre au Rwanda, mais ça n’était pas possible car il avait terminé sa mission là-bas, soit c’était moi qui venais. Mais je n’ai pas vécu en France tout le temps. On est allé vivre dans d’autres pays, au Cameroun, en Côte d’Ivoire. Il m’est arrivé de vivre seule en France, pendant que lui était en Afrique, par exemple, pour le travail. On revenait régulièrement, on avait notre base en France. Je faisais mes études par correspondance, je venais passer mes examens, faire des stages. On est revenu complètement en 1998.

J’avais fait d’abord des études d’économie et gestion, que j’ai arrêtées à cause d’un événement dans ma vie. J’ai alors requestionné le sens de ce que j’avais envie de faire. Ça m’emmenait du côté du travail psychique, de l’accompagnement des personnes, et particulièrement de l’accompagnement des femmes. Et donc, j’ai fait plus tard des études de psy. Je suis retournée à l’université et j’ai fait une école de psychothérapie aussi. La question des études est cruciale pour tout Rwandais, en général, et plus particulièrement pour certains Rwandais. À mon époque, quand j’étais jeune, il y avait une catégorie qui n’avait pas accès aux études secondaires. Le rêve de tout le monde était d’aller faire des études, entre autres d’aller faire des études en Europe, si c’était possible. Mon histoire a pris un tour un peu différent. J’avais des amis belges qui cherchaient comment ils pourraient m’aider à aller faire des études en Belgique. En fait, c’était peu importe lesquelles. Ces amis me disaient que je pourrais peut-être faire des études de biologie, parce que lui était un éminent biologiste qui venait étudier les arbres au Rwanda. Peu importait, pourvu que ce soit des études. Avant que ça se concrétise, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari et ça a changé le cours de ma vie. J’ai quand même fait des études, mais peut-être pas autant que je l’aurais voulu. J’en ai fait jusqu’à il n’y a pas longtemps puis à un moment donné j’ai dit stop, ça c’est un traumatisme, à un moment donné il faut s’arrêter. Mais je pense que j’ai arrêté parce que j’étais saturée. J’avais beaucoup de responsabilités, je m’occupais d’une association, je m’occupais de mon cabinet, de ma famille... Je me suis rendu compte que c’était une manière de vouloir toujours réparer quelque chose qui est lié à une histoire sociale.

Toutes les problématiques au Rwanda sont les problématiques de ségrégation ethnique, qui faisait que seul 10% de Tutsis pouvaient accéder aux études secondaires, par exemple. C’est un traumatisme. Quand une classe, dix personnes pouvaient accéder à l’enseignement secondaire, et c’était rare, il y avait un seul Tutsi sur les dix. Moi, j’étais dans une école privée de gestion parce que c’était la seule accessible aux filles que mes parents avaient trouvée. Indirectement, on le comprend, moi je suis tutsie. En fait, quand j’ai fait mes études comptabilité/gestion au Rwanda, j’ai trouvé un bon travail. Quand j’ai rencontré mon mari, j’avais une situation bonne, relativement, par rapport au pays. J’étais dans un service informatique, l’informatique c’était tout frais, tout frais, j’étais responsable d’un service clients, ça allait. Ça allait dans le contexte, avec tout ce qui était autour.

J’avais un côté rêveur, comme chez tout le monde, qui me donnait envie d’aller ailleurs voir comment c’est, mais j’avais une relation particulière avec ma famille et j’avais vraiment du mal à la quitter. Je ne pensais pas que je me serais mariée avec un étranger. Beaucoup de femmes se disent « ah, moi, je vais me marier avec un blanc », moi je me disais «non, c’est pas possible, je ne vais pas quitter. » Mais la rencontre était plus forte que mes convictions. Plus tard, je me suis dit que je n’avais pas grandi, j’étais comme dans un cocon dans ma famille, alors qu’extérieurement, j’étais une femme très libre, toujours la fille à défendre les autres filles, à réclamer des choses à l’école... On me voyait comme quelqu’un de très indépendant, mais j’ai quand même eu du mal à quitter ma famille. Après, j’étais dans une belle relation, ça compte aussi. Je sais que ma mère, ça lui faisait peur. Elle me disait toujours : « Les femmes qui se marient avec des blancs deviennent folles. »

Au Rwanda, le social est très présent, mais on est aussi dans la famille nucléaire, contrairement peut-être à beaucoup d’autres pays. Donc, moi, je ne me suis pas du tout sentie dépaysée en France. J’ai eu l’impression de connaître les codes. Il y a aussi cette notion de liberté, qui m’est très chère, que j’ai eu la sensation de trouver en arrivant en France. J’ai eu le sentiment aussi que cette société, l’ouverture que j’ai trouvée ou que je me suis octroyée, m’ont permis d’être au plus près de ce que j’avais envie d’être. Pour moi, c’était une très belle expérience. Aujourd’hui, j’aime toujours la France, mais j’aime aussi le Rwanda. J’y vais régulièrement. Il y a des choses qui peuvent me manquer en France. J’ai perdu une sorte de naïveté. Moi j’aime beaucoup habiter en campagne. Je suis toujours allée à la rencontre des gens. Je partais du principe que s’ils étaient racistes, c’est parce qu’il ne me connaissaient pas. C’est comme ça que je travaille dans les foyers ruraux. J’avais le sentiment que les gens pouvaient avoir des représentations mais que plus on discutait avec eux, plus ils s’ouvraient. Maintenant, j’ai l’impression qu’il y a quand même plus de fermeture. Vis-à-vis de moi, peut-être que ça existe mais je ne le sens pas. Je ne me suis jamais construite avec l’idée que les gens vont me regarder de travers, que je vais me sentir mal. Je peux sentir la fermeture vis-à-vis de l’ensemble mais personnellement, je pense que je ne donne pas la possibilité. Jamais personne ne m’a accrochée en me disant : « Oui, mais toi, tu es noire. », non. C’est lié à mon histoire. Le fait d’avoir été discriminée déjà, je me suis construite, comme beaucoup, de « tu n’es pas supérieur à moi, j’existe, j’ai la capacité de me faire exister », je ne permets pas aux gens de me mettre dans une posture d’infériorité. Ça, ça m’a aidée pour ne pas subir le racisme. Je ne vois pas pourquoi je me mettrais dans une posture basse. Mais je pense que j’ai de bonnes conditions pour ça. Quand tu n’as rien, que tu n’as pas de métier, que tu dois aller demander des choses, c’est beaucoup plus difficile. Je suis des femmes qui sont dans ces situations-là et je vois combien c’est difficile pour elles. Du coup, je sais que ça a à voir avec ma pauvre histoire, quand je travaille avec ces femmes, j’essaie de les conduire à travailler la question de la dignité, d’essayer de tenir debout à l’intérieur de soi quand à l’extérieur, on est toujours en train de recevoir des coups de bâton. J’essaie de dire, sur quels ressorts on peut appuyer, comment on peut s’enraciner pour rester le plus intacte possible à l’intérieur de soi.

Yamina, née en Algérie

J’ai 38 ans. Je suis venue en France parce que j’ai une maladie, très rare, une maladie orpheline et je ne pouvais pas avoir accès à mon traitement là-bas. Je suis venue ici dans le but d’être bien soignée. Je suis arrivée toute seule. Mes parents étaient d’accord pour que je vienne en France, ils voyaient que j’étais malade. Quand je suis venue ici, je ne savais pas où aller. J’ai rencontré des problèmes. J’ai rencontré cet homme-là. J’étais célibataire. Il y a des gens qui m’ont fait la rencontre, c’était à la mosquée. Avant, j’ai parlé avec lui au téléphone et il m’a paru que c’était un homme bien. Mais c’est quand on vit avec la personne qu’on commence à bien le découvrir. J’ai vécu avec cet homme pendant presque trois ans. Il était divorcé et avait trois enfants avec une Africaine. On a célébré un mariage religieux en Algérie. Au bout d’un moment, son ex-femme a commencé à faire des problèmes avec ses enfants. Tout le temps ils étaient là et ils ne me respectaient pas ? Je n’avais même pas le droit de leur dire « Non, il ne faut pas faire ça », leur papa me faisait comprendre que je n’étais pas chez moi, c’était chez eux. Avec ma maladie, la myasthénie, c’est pas facile. Je faisais plus d’efforts pour prendre soin de ces enfants. Je ne sortais pas parce que je n’avais pas la carte de bus. Une fois je lui ai demandé de me faire l’attestation d’hébergement pour que je renouvelle ma carte d’aide médicale, il n’a pas accepté. Du coup, j’ai dû diminuer mes doses de traitement, j’étais plus fatiguée et je tombais plus dans la maladie. Des fois, il partait travailler, il me laissait sans nourriture, sans rien. Il me forçait à faire des choses que moi je n’acceptais pas. Je n’avais pas le choix parce que je ne pouvais pas rentrer en Algérie. Surtout que mon papa, il était contre ce mariage, il ne voulait pas entendre parler de moi là-bas. Après, il a dit que je prenais bien soin de ses enfants. J’ai abordé le sujet avec lui et je lui ai dit que je n’avais droit à rien, que je ne pouvais pas sortir, je ne pouvais pas faire renouveler ma carte, et il a dit « D’accord, on va faire le mariage civil. » On a fait le dossier, on l’a bien rempli. Et à chaque fois qu’il me fixait la date, il trouvait un prétexte et annulait le rendez-vous. Mon papa était au courant que je travaillais comme une esclave, et quand j’ai dit à ma famille qu’il était d’accord pour le mariage civil, il a dit à ma maman « D’accord, tu vas aller en France, tu vas être avec ta fille.» Cet homme a pris le chèque que m’avait apporté ma mère et il est parti. J’ai commencé à lui téléphoner et je tombais toujours sur la messagerie. Le jour prévu pour notre mariage, il a coupé la ligne. Là, les problèmes ont commencé. Le logement était à son nom. Le monsieur de Nantes Habitat venait souvent et il me disait : « Madame, tu n’as aucun droit de rester dans ce logement. » Les deux premiers rendez-vous avec lui, je n’ai pas voulu lui ouvrir la porte, j’avais peur. Après j’ai vu mon assistante sociale et elle m’a dit de lui ouvrir et de bien lui expliquer la situation. Quand il est venu, il m’a dit : « D’accord, on croit votre histoire mais vous n’avez aucun droit de rester ici. » Il m’a dit qu’il viendrait m’expulser même si je fermais la porte, avec la force publique et que j’essaie de vider l’appartement. J’ai même essayé d’aller avec un autre homme mais ça n’a pas marché. Lui, il avait presque 70 ans. Des gens sont venus faire la rencontre. Je me suis dit que, plutôt que d’être dans la rue, j’allais partir avec lui. Il n’a pas voulu être avec une femme trop jeune.

J’ai rencontré Fatou aux Restos du Cœur qui m’a fait connaître association qui m’a aidée. J’ai eu une réunion à Nantes Habitat. Là, il y avait une association qui s’appelle Étape qui m’a dit qu’ils allaient m’héberger pour deux ans. J’y suis depuis un an. Après, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Je dois rester ici pour me soigner. J’ai des hospitalisations régulières. Des fois j’ai des crises myasthéniques. Ma médecin neurologue me suit depuis quatre ans. Elle me dit que ma maladie s’aggrave, évolue et elle m’a envoyée chez un autre médecin. Pour le moment, je n’essaie pas de penser à ce que je ferai quand mon hébergement sera fini, parce que je n’aime pas penser à tout ça, si je me retrouve à la rue encore une deuxième fois.

En Algérie, j’étais mariée. C’était un mariage civil et tout ça. Je suis restée avec lui huit mois. Il faisait le va-et-vient en Espagne car il travaillait en Espagne. Je restais avec ma belle-famille. La mentalité en Algérie n’est pas la même qu’ici en France. Il y a tout le temps des invités qui rentrent, qui sortent, il faut leur préparer à manger, faire le ménage... Tout le temps, il faut que tu sois debout. Moi, de temps en temps, il faut que je me repose un petit peu. Quand je me forçais, j’étais moitié handicap, je ne pouvais plus me lever. Quand ils ont vu que j’étais comme ça, ils ont décidé de me ramener chez moi. J’ai essayé de contacter mon mari et lui expliquer, mais il m’a dit que si c’était comme ça, c’était fini. Alors que moi, je vous jure, s’il avait eu le même cas, je ne le laissais pas tomber. Je savais que j’avais cette maladie, mais il n’y avait pas le traitement, je ne pouvais pas être hospitalisée. Juste pour voir le professeur, c’est trop cher là-bas. Je n’ai pas de carte pour acheter mes médicaments. En Algérie, tout est compliqué, il n’y a rien. Même si je le vois, je ne veux pas lui adresser la parole. J’ai dû retourner en Algérie pour terminer le divorce, et puis je suis revenue ici pour me soigner.

En France au début, avec mon compagnon qui m’enfermait, je ne sortais pas, je ne faisais confiance à personne. Et puis petit à petit, l’association Étape m’a fait connaître d’autres associations. Ça me permet de voir des gens, de discuter avec eux, parfois de faire des sorties. Je vois que je ne suis pas toute seule. Je sens que je peux leur parler, il y a des dames qui m’écoutent. En plus, ici en France, ils ne savent pas que je suis divorcée, même si ils savent, ça n’a pas une grande importance. Tu peux vivre normalement, alors qu’en Algérie tu ne seras pas à l’aise dans ta tête. Je pense rester ici quand j’aurai fini de me soigner car je sens que j’ai déjà une vie ici. Je participe à beaucoup de choses, j’ai une vie active ici, je sens que je sers à quelque chose. Par contre, si je rentre en Algérie, je vais être encore plus malade. En plus, ma famille ne va plus m’accepter. Ils étaient contre ce mariage. Eux, ils ne comprenaient pas que sans abri, je ne pourrais pas avoir accès à mon traitement. J’ai pris le risque de rester avec cet homme pour avoir accès. J’ai essayé de porter plainte mais ça a été classé sans suite. Mon avocat a contacté le doyen des juges.

Dans mon pays, j’étais avocate. J’ai exercé quelques mois le métier d’avocate puis je me suis mariée. Mon mari était contre que je travaille. Quand mon avocat m’explique, je comprends, quand il y a des délais, je comprends pourquoi. Ça aide. Ma maladie, c’est un handicap mais si je trouve un travail adapté, oui, j’aimerais travailler plutôt que de rester sans rien faire. Ça va m’aider. N’importe quel travail pourvu que je bouge. En Algérie, pour devenir avocate, j’ai fait beaucoup d’études. Je me suis renseignée ici et on m’a dit qu’il fallait que je reprenne tout à zéro.

A SUIVRE