Le coût du travail

 

 

 

 

 

Quel est l’impact du travail

sur la santé des salarié.es ?

Jusqu’à récemment,

on n’en savait pas grand chose, et on s’en contentait.

Annie Touranchet,

ex-médecin inspectrice régionale du travail est de celles et ceux

qui ont voulu creuser

pour comprendre, et in fine, prévenir. Rencontre avec

cette pionnière, dont le parcours résume l’évolution

de la recherche sur

la santé au travail durant

les quatre dernières décennies.

Son diplôme de docteure en médecine en poche, Annie Touranchet, issue d’un milieu populaire où le poids financier des études n’est pas anodin, choisit la spécialité médecin du travail « parce que ça ne durait qu’un an ». Bonne pioche : « J’ai vu que ça me plaisait, j’ai donc décidé d’en faire ma carrière. »

La spécialité ne jouit pourtant pas d’un fort prestige. Coïncidence ? Elle est fortement féminisée. « On nous soupçonnait de la choisir pour pouvoir s’occuper des enfants, car elle n’exige pas de gardes. Mais toutes les femmes médecins du travail que j’ai rencontrées s’y impliquent énormément. » Annie Touranchet va le démontrer : son parcours l’entraînera de questionnements en recherches, et de découvertes en combats.

 

Chercher le pourquoi

Elle débute en 1974 à l’Assistance publique de Paris. Sa pratique au quotidien consiste alors à « recevoir toute la journée des employés pour une visite médicale.». Elle ne se déplace sur les lieux pour examiner les conditions de travail qu’à sa propre initiative et sur son temps personnel. La loi vient juste de prévoir ces déplacements, « mais entre la loi et la pratique... »

Rapidement, Annie Touranchet se lie avec deux collègues qui, comme elle, veulent comprendre « pourquoi on voyait déjà les séquelles du travail sur des personnes encore jeunes. ». Elles s’intéressent particulièrement au travail de nuit des infirmières et des aides soignantes, à une époque où on est encore loin de faire la relation avec la survenue d’un cancer du sein. Leur pratique s’enrichit, de façon informelle, d’un travail de recherche. « On a travaillé ensemble, c’est une force. » En 1975, elles commencent à se former à l’ergonomie du travail. Elles se tournent vers le CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), où Alain Wisner, l’un des fondateurs de la discipline en France, regroupent dans ses cours différents acteurs et actrices du monde du travail. Annie Touranchet y côtoie des délégués syndicaux,  une rencontre déterminante dans son cheminement.

 

Se colleter avec la réalité

A son arrivée à Nantes en 1976, elle poursuit sa formation en ergonomie. Elle continue à exercer dans les hôpitaux. « D’abord parce que ça m’intéressait énormément. Et aussi parce qu’à cette époque, trouver du travail en Loire-Atlantique, en tant que femme, médecin, engagée, c’était difficile. Il y avait un ostracisme assez important. » Elle obtient cependant un emploi dans la métallurgie nazairienne, « dans une grosse entreprise à capitaux américains. Ça a été très intéressant. » Puis elle devient médecin du travail « dans le tertiaire ».

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les médecins du travail ne dépendent pas de l’État. Elles et ils sont employé.es soit par des associations gérées par le patronat, soit par des entreprises qui embauchent elles-mêmes leurs médecins du travail. Annie Touranchet n’a jamais considéré cela comme une entrave : « Je ne dis pas que c’est la meilleure chose. Mais ce n’est pas parce qu’on est embauché par le patron qu’on est automatiquement à la solde du patronat. C’est une question de posture. On sait que ce sera difficile, mais on est plus efficace parce qu’on a des rapports directs, et avec les salariés, et avec les syndicats, et avec l’employeur. On se collète avec la réalité du travail.»

 

Sortir de l’invisibilité

Au tournant des années 1980, elle prend acte que son efficacité n’arrive pas à la hauteur de ses exigences. Elle postule pour devenir médecin inspecteur du travail, un poste qui lui offre une vision régionale globale de la santé au travail. Embauchée à la Direction régionale du travail (aujourd’hui Dirrecte), elle devient contractuelle de l’État. « Les objectifs des médecins inspecteurs sont d’aider les inspecteurs du travail dans toutes les questions du domaine hygiène, sécurité, conditions de travail, répondre à leur demande lorsqu’il ont des interrogations sur les entreprises qu’ils contrôlent, et contrôler que la législation de la médecine du travail est appliquée. Un travail de conseil et d’animation. »

Cette mission qui la passionne convainc Annie Touranchet qu’elle doit acquérir des connaissances précises sur les conditions de travail. « Pour tout ce qui concerne la relation santé/travail, on était dans un invisibilité sociale importante. Dans les années 1980, il y avait environ trois mille maladies professionnelles déclarées en France. On en est aujourd’hui à plus de soixante-dix ou quatre-vingt mille. J’ai pensé que pour que les salariés, les employeurs et l’État prennent en compte les conditions de travail, il fallait faire des études précises. » Elle initie alors un groupe de recherches. La première étude en 1982 porte sur les effets des cadences imposées sur les salariée.es. Pour gagner une reconnaissance, la médecin se forme en épidémiologie et créée des liens avec l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). « A partir de 1984, on a mené des études en Pays de Loire avec l’Inserm. Donc, on avait le label scientifique. On a développé des liens avec des médecins, des chercheurs, et les partenaires prévention régionaux. » La démarche est facilitée par la création par Jack Ralite, alors ministre de la Santé, des CCRPS (Comité consultatif régional de promotion de la santé), qui financent des enquêtes.

Annie Touranchet et ses partenaires s’attèlent à dresser un bilan sur l’état de santé des ouvrières de la chaussure, alors nombreuses dans la région. « On soupçonnait les produits employés d’avoir un effet toxique. Mais à notre grande surprise, la première pathologie à apparaître furent les troubles musculo squelettiques (TMS). On a mis en évidence un risque sérieux chez ces ouvrières de syndrome du canal carpien. On a continué à s’intéresser aux troubles musculo squelettiques. Ça nous a conduits à travailler sur la différence de leur localisation selon le genre. »  Différence liée à la répartition des tâches entre femmes et hommes. « Le  syndrome du canal carpien était connu pour toucher principalement des femmes. On s’est heurté à une conviction ancrée : cela découlait du fait qu’elles étaient sous pilule, avaient eu trois enfants, ou étaient ménopausées, et faisaient du tricot toute la journée ! Il a fallu asseoir notre étude au niveau scientifique pour démontrer que c’étaient les conditions de travail qui entraînaient ce syndrome, et non pas leurs hormones particulières. On nous entraine vers le biologique, et pas vers l’environnement. »

La question du genre n’était pas, au départ, le but des études d’Annie Touranchet, mais elle s’est imposée. Au cours de sa carrière, elle a, bien sûr, croisé des femmes victimes de violences domestiques, parmi les cadres comme parmi les ouvrières. « Ça n’est pas si facile à détecter, il faut être qualifié. Un médecin du travail n’a pas le pouvoir d’intervenir. » Ces violences  peuvent servir à masquer un mal-être au travail. « On dit : “Elle a des problèmes à la maison.” Le travail, quand ça se passe bien, peut justement aider une femme à s’en sortir. Mais s’il y a des souffrances au travail, ça l’enfonce. »

 

Photos extraites de l'exposition Au bout du rouleau... de caisse, réalisée en 1998 par Femmes solidaires et la bibliothèque "Paul Éluard" de Saint Herblain, avec Philippe Alonzo, sociologue, auteur de Femmes employées, et la participation d'Annie Touranchet.

Démasquer les souffrances au travail

Grâce aux études, le problème des TMS a été examiné plus attentivement. Le tableau des maladies professionnelles a été remodelé en 1991. S’en est ensuivi un travail de repérage dans un but de prévention. « C’était assez simple : dès qu’il y a des gestes répétitifs sous cadence, ça entraine des TMS. Après, on a réfléchi à comment agir dans les branches professionnelles où il y avait le plus de TMS. Le problème, c’est la prévention durable. On peut faire de la prévention, mais si le process de production change, elles réapparaissent.»

Puis Annie Touranchet s’est engagée dans des formations auprès des représentants syndicaux au sein des CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail). La coopération avec les représentant.es des personnels s’avère en effet déterminante. A contrario, la tâche du médecin du travail se complique dans les branches pas ou peu syndiquées : textile, grande distribution, services à la personne... Le plus souvent, des branches où travaillent majoritairement des femmes. L’éclatement des grosses structures et la multiplication des emplois isolés intensifie le problème.

En 1990, avec le CREAPT (Centre de recherches sur l’expérience, l’âge et les populations au travail), commence une enquête sur le vieillissement au travail. « On était la première région à entreprendre une étude longitudinale. On a suivi des salariée.es pendant cinq ans pour voir comment le travail les faisait vieillir précocement. » Annie Touranchet militait depuis longtemps, auprès des médecins de ville comme du travail, pour qu’ils déclarent les maladies du travail, qu’elles soient ou non inscrites au tableau. « Et c’est comme ça qu’en 1996, on a vu poindre le problème des souffrances au travail, qui n’était jusqu’à là pas remontés jusqu’à nous. » Un tournant extrêmement important pour les salariées en souffrance, puisqu’il marque la reconnaissance de leurs maux. « On pouvait dire aux salarié.s : vous n’êtes pas fous, c’est le travail qui est fou. »

 

Intervenir dans le débat social

Après l’ergonomie et l’épidémiologie, Annie Touranchet se forme à la psycho pathologie au CNAM, auprès du psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, fondateur de la psychodynamique du travail. « Dans le domaine des souffrances au travail, la question du genre est déterminante. Les hommes et les femmes ne réagissent pas de la même façon, parce qu’ils n’occupent pas les mêmes postes et ne sont pas sollicité.es de la même façon. » Sans abandonner sa recherche sur les TMS, elle s’intéresse plus intensément aux problèmes psycho-sociaux liés au travail. Peu à peu, des verrous sautent. L’inscription dans le code du travail du harcèlement moral en 2001 reconnaît, condamne et sanctionne les discriminations et les pressions dans le cadre professionnel.

Annie Touranchet a mis en œuvre une interaction entre chercheurs, médecins et syndicats. « Notre travail fait partie du débat social ». En conséquence, elle n’a jamais hésité à s’engager publiquement. Actuellement, bien que retraitée, elle participe avec des juristes, des sociologues et des médecins au projet Escales sur l’état de santé des dockers. « Cette enquête est peut-être l’aboutissement de mon parcours professionnel. C’est une association de salariés, dont des syndicalistes CGT qui, s’étant aperçu que les dockers avaient des problèmes de santé important, a mis au point un questionnaire. Cela a mis en évidence un certain nombre de pathologies récurrentes. À partir de cette épidémiologie populaire, ils ont interpellé des scientifiques. C’est l’ensemble des forces qui a permis cette étude. »

Quant à l’avenir, Annie Touranchet estime qu’il va falloir changer la législation du travail. « Avec les carrières discontinues, la multiplicité des employeurs, les salarié.es sont multi exposés. Les tableaux des maladies professionnelles ne vont plus correspondre à la réalité. Ça va être mon défi : faire en sorte qu’au niveau législatif, on admette qu’à plusieurs expositions, vont correspondre des nouvelles pathologies. »