Karine Guichard, professeure de danse

Karine Guichard intervient aussi en milieu scolaire, ici à l'école des Agenêts, à Nantes.

L’instinct mère l’Oie

Depuis onze ans, Karine Guichard s’est fait une spécialité d’enseigner la danse aux handicapé.es. « Je ne fais pas danser des personnes handicapées, précise-t-elle, mais des personnes vivantes. »

 

Tous les samedis, à Vertou dans l’agglomération nantaise, quarante-cinq personnes réparties en trois groupes viennent participer aux cours de Karine Guichard. Elles souffrent de handicaps divers. Hormis une dizaine d’entre elles, dont d’anciennes élèves des cours de classique ou modern jazz que la professeure dispense depuis vingt-deux ans, et qui sont là « par choix, pour ce qui s’y passe. » Quoi donc ? Un formidable enthousiasme à danser, une joie de vivre, une cohésion de groupe débarrassée de l’esprit de compétition. « Il n’y a pas jugement ici. Et ça, c’est bon ! »


Karine Guichard présente son travail à La Fratenité,

à l'occasion du vernissage de l'exposition "Objectif Naissance".

 

Toutes et tous des handicapé.es 

Quand on lui demande pourquoi elle a choisi cette voie, Karine Guichard s’amuse de ce que cette question arrive systématiquement en début d’entretien. Et elle raconte ses souffrances d’enfant. « Je me suis toujours considérée comme une handicapée. J’étais très timide, je ne parlais pas. Au point qu’une institutrice a alerté ma mère car elle croyait que j’étais sourde. Je m’en suis sortie grâce à la danse. » Au sortir d’un apprentissage éprouvant, elle se tourne vers le professorat, puis se prépare longuement à la spécialisation qui deviendra la sienne : « J’y suis allée par étapes, pour me former. Je voulais connaître toutes les pédagogies pratiquées. »

Cela fait, elle commence par s’adresser aux sourds, « une population qui m’attirait ». Elle a appris la langue des signes et créé des chorégraphies « signées », où les danseuses et danseurs transmettent simultanément des textes, qu’ils ont parfois écrits eux-mêmes.

Karine Guichard poursuit avec des personnes atteintes de tout type d’handicaps, moteurs ou mentaux, en se gardant bien de les catégoriser, que ce soit par maladies ou par âges. D’ailleurs, il arrive qu’elle ne sache pas de quelle maladie souffre un élève. Tout son travail repose sur un principe : « voir la personne avant le handicap ». Ce qui, hélas, n’a guère cours dans notre société. Elle insiste pourtant sur le fait que « chaque personne a un handicap ». Qu’on l’appelle « particularité », et la vision change.

La création en 2008 de l’association Danse ta différence l’aide à étendre ses activités. En plus de son cours du samedi à Vertou, Karine Guichard intervient dans des centres d’accueil, par cycles de dix séances, généralement mensuelles. Elle donne aussi des ateliers ouverts sur des lieux publics, « un challenge ». Danse ta différence participe à des manifestations culturelles, comme Charivari à Vertou, organise un festival tous les deux ans et tous les ans, la Nuit différente. Au cours de cette soirée dansante, « tout le monde se lâche. Y compris les parents, car ils se sentent en sécurité. Il n’y a pas d’hésitation, pas de souci du regard des autres. Ça fait du bien de constater que ça existe encore ! ». L’association jouit du soutien de la municipalité de Vertou, qui lui ouvrira en mars 2014 une salle spécialement conçue pour accueillir confortablement les handicapé.es ; et d’Aurore Chevalier, directrice de l’espace culturel Le Quatrain, à Haute-Goulaine, qui met à disposition sa salle de spectacles.

 

Partir de la relation humaine

Qu’on ne s’y trompe pas, Karine Guichard propose de « vraies » chorégraphies : « Ce n’est pas parce qu’on est handicapé.e, qu’on se contente de faire des petits mouvements ! ». La professeure constate au contraire que ses élèves créent des mouvements qu’elle-même n’arrive pas à produire. « J’estime qu’en danse, il faut dix ans pour acquérir la technique, et dix ans encore pour trouver l’essence même du mouvement. Les handicapé.es vont directement à l’essentiel. Ils ne se préoccupent pas de l’image car de toute façon, leur image est cassée dès le départ par le regard des autres. Ça transparaît dans toute leur danse. »

Karine Guichard, et ses élèves valides, tirent aussi un enseignement de la capacité des handicapé.es à vivre le moment présent, à s’en réjouir ouvertement, à dépasser leurs limites sans jamais se lamenter. « Ils ont l’habitude. Pour eux, tout est dur. Donc, plus rien n’est difficile. » Et de citer l’exemple de Léonore, qui a choisi de quitter son fauteuil roulant pour danser, et éclate de rire quand, entrainée par sa tête lourde, elle tombe. « Elle se fait mal. Tout le monde le sait. Mais il n’y a pas d’apitoiement. » C’est ainsi que dans les ateliers, « de belles choses se créent humainement. On prend le temps de vivre, de regarder, de toucher, de progresser... L’antithèse de la vie en société ! »

En ce qui concerne les relations femmes/hommes, il n’existe aucune différence avec le monde des personnes dites normales. « Une femme handicapée s’occupe intégralement de sa contraception, souligne Karine Guichard. Elle ou son tuteur. Les garçons ne s’en préoccupent pas. A la puberté, de nouveaux problèmes apparaissent immédiatement. Dans mes cours, je mets un point d’honneur à ce qu’aucune disparité n’existe. La différence de sexe est une différence parmi d’autres. »

Les relations dans le groupe deviennent parfois si fusionnelles, que Karine Guichard doit aider ses élèves à aller vers d’autres personnes. Bien que ne s’envisageant jamais comme thérapeute, elle dit endosser des rôles différents : prof, évidemment, mais aussi, mère ou amie. Sans déplaisir, car elle suit son « instinct mère l’Oie ». En professionnelle, cependant. Sa formation et son expérience lui ont appris qu’il faut parfois savoir calmer la ferveur si précieuse de ses élèves, pour leur propre sécurité. Aussi a-t-elle élaboré un déroulement des cours qui alterne, par phases d’une dizaine de minutes, stimulation et relaxation. Aux temps calmes, dévolus au travail sur les sensations, elle convoque divers accessoires : tissus, bâches plastiques, sachets de galets... Et des miroirs car, « contrairement à ce qu’on pense, les handicapé.es adorent se regarder. » Ces miroirs, tendus et animés par un partenaire aident à la création de mouvements.

Démocratiser, répandre, former...

Karine Guichard se dit « toujours pleine d’envies ». Toutes tournent autour de la transmission. En témoignent ses interventions en collèges et lycées, souvent à l’occasion de la « Semaine du handicap ». Ce public, obsédé par l’image et la conformité à divers codes, n’est pas facile à conquérir. Elle y parvient par l’humour. « Pour les ados, c’est aussi une occasion de relativiser la souffrance. »  

Elle s’est fixée de nouveaux challenges... Former des personnels s’occupant des handicapé.es, de façon à ce qu’ils poursuivent ses interventions dans les centres d’accueil. Mêler « toutes les différences », autrement dit les populations souffrant d’un handicap tant social que physique. Faire tourner les pièces chorégraphiques de « Danse ta différence » hors des circuits spécialisés ; donc les faire reconnaître comme des spectacles à part entière.

Ce dernier objectif semble le plus difficile à atteindre. Karine Guichard s’allie volontiers avec qui « suit la même pédagogie ». Parmi les Nantais.es, elle loue le travail de « The Serious Road Trip » (cirque), « Tambour battant » (chants, danses et percussions) et « Les lutins malins » (théâtre). Car elle n’a cure d’occuper un créneau. « Il faut montrer qu’on existe, insiste-t-elle. Plus on est à la faire, mieux c’est. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En savoir plus :

 

Sur Danse ta différence


Sur ses partenaires et allié.es :

Le Quatrain

The Serious Road Trip

Tambour battant 

Les Lutins malins