Promenades exploratoires

Le 25 octobre la Ville de Nantes organisait deux promenades exploratoires dans Bellevue. Objectif : recueillir, avant le réaménagement du quartier, les points de vue des habitant·es sur l'espace public dans lequel elles/ils vivent. Corinne Provost les a suivies et livrent ses impressions et ses critiques.

Parler des relations femmes/hommes dans l'espace public, c'est questionner la prostitution, les femmes dans la nuit, c'est-à-dire dans le temps et dans l'espace, ce qu'elles y font. Car en fait, elles devraient toujours y circuler, et, pour de « bonnes raisons », comprendre des raisons « utiles » (courses, accompagnements d’enfants, chemin du travail, démarches...) que le patriarcat dicte ! Donc à des horaires et des circuits correspondants. Celles qui n'y font « rien » ou qui y sont la nuit s’exposent alors à être assimilées à des... prostituées ! Donc y subissent des agressions, des insultes. Résultat : la rue est un danger. C'est horrible. Tu n'as rien fait et l'organisation sociale te dit qu’en tant que femmes, jeune fille, la rue est un danger. Tu ne sais pas pourquoi. Tu y es interdite. Alors que s'il n'y avait pas de prédateurs, il n'y aurait pas de danger. Mais au lieu de s’attaquer aux agresseurs, aux clients prostitueurs… Les femmes et jeunes filles ne sont pas de pleins droits dans l’espace public. Elles y sont empêchées, jugées, contrôlées, agressées, et ce en tant que femmes, spécifiquement.

Et ce préambule s’appuie sur des faits relatés, des témoignages, ce n’est pas une théorie! C’était aussi pour contrecarrer tous ces empêchements qui portent préjudice à la santé physique, sociale des femmes, que nous avions organisé « les Marches du Collectif avec Belles Vues d’Elles ». Ces temps ont marqué l’histoire du Collectif et cimenté les objectifs de la Cité Côté Femmes (CCF).

 

Un espace propre : l'affaire de qui ?

Le matin, il n'y avait qu'un homme parmi des femmes pour suivre le parcours. Qui principalement se préoccupe, soigne les espaces collectifs et du bien commun ? Le guide, "monsieur sécurité", a distribué des feuilles de route/ support à enquête. Elles dataient de 2013. Le texte n'était qu'au masculin, on ne pose pas la question du sexe. Les questions reviennent toujours à l'idée qu'il faut régler des problèmes de mal être. Quasiment que du négatif : "Indiquez ce qui vous rassure.", ce qui veut dire que tu es inquiète; "Les lieux que vous évitez."... Se poser toujours comme si l'espace public n’était qu’un danger, il n'y a pas mieux pour créer un sentiment d'insécurité. Même si en effet il y a des incivilités, des actes agressifs. On aurait pu aussi demander aux personnes de parler des endroits qu'elles aiment bien et pourquoi. Ce qu’elles aimeraient avoir ? On a évoqué la question de la propreté, plus exactement de la saleté… Dans les quartiers populaires, ce sont les habitant·es qui doivent beaucoup s'en occuper et sont très culpabilisé·es. « Les gens sont sales », « laissent leurs encombrants »... Mais quid des moyens ? Sans moyens disponibles : pas de caves, plus de caveaux, aucun lieu pour entasser ses affaires, emplacements de poubelles désorganisés... Ça n'est pas bienveillant de la part des collectivités de laisser les objets délaissés, qui se délabrent, des détritus, ça disqualifie le quartier. Et la population qui y vit alors que c’est elle qui le subit tous les jours. Les femmes ont dit et redit leur aspiration à ce que leur quartier soit propre et plaisant et l’envie qu’elles avaient d’y contribuer.

Il faudrait fédérer à Bellevue les associations qui font de la ressourcerie qui collectent, restaurent des objets, des meubles et développer des dispositifs de mise en réseau pour déménagement solidaire, des dons, des échanges, cela éviterait que les objets échouent en « encombrants » dans l’espace public. Les femmes ont souvent besoin de ces services, sont prêtes à offrir des meubles, mais comment procéder, pour trouver acquéreuse ? Et transporter dans un véhicule assez spacieux, avec des bras compétents pour les manipulations ? Alors que cela ferait de l’entraide, de la créativité, des économies, contribuerait au développement durable... C’est incompréhensible. Qu’on renvoie toujours aux mêmes, l’état dans lesquels on les délaisse.

Ont été oubliées dans les questions celles de la fréquentation des cafés et des images publicitaires Qu'est-ce qu'on autorise comme images, et comment elles induisent une légitimité ou pas sur l’espace public et dans quelles représentations? C’est parfois violent et souvent inégalitaire entre les femmes et les hommes. La Cafète a été créée en réponse à ce besoin légitime pour les femmes de vivre sur l’espace public. Elles payent des impôts tout comme les hommes !

Concernant les femmes, on ne peut pas éviter la question de l'âge. Les jeunes filles et les jeunes femmes sont obligées de faire attention à qui les entourent, qui les regardent, si elles traversent une place, elles subissent des remarques. Style Alpaga ne veut plus organiser des défilés sur podium dans le quartier, il y a eu trop de problèmes, les jeunes filles n’y participent plus. Certain·es disent que cet inconfort donne aux filles l'impulsion pour sortir du quartier, où les garçons restent, eux... sans rien faire. Effectivement, ils s'approprient le territoire. Ils occupent des endroits et disposent d’installations où ils pourront canaliser leur énergie, des aires de sport par exemple qui leur sont clairement dédiées. On ne se pose pas la question de savoir comment les filles, elles, vont canaliser leur énergie ! Il devrait y avoir plus d’incitation, des dispositifs pour des pratiques artistiques, danse, musique, expressions plastiques, sur l'espace urbain et on pourrait y stimuler une pratique des filles. Ça a été une sacrée réussite, « Pour que les filles sortent bien », animation portée par Emulsion il y a 10 ans, dans le quartier, avec des journées de pratiques sportives au CDOS (Comités Départementaux Olympiques et Sportifs), sur la Place des Lauriers.

Quand il y a des volontés politiques concrètes volontaristes, les gens, les femmes, les jeunes filles s’en emparent ! La ville de Nantes a pris la relève depuis, tous les ans à organiser une journée « Sportez bien les filles », mais plus dans le quartier. Quand Emulsion a évoqué en 2015 d’animer avec les jeunes filles de Style Alpaga un atelier de graffs sur les murs d'immeubles en démolition, (aux Bourderies à l’époque), on nous en a dissuadées (à Nantes Habitat) en nous prédisant un refus. C’est un regret, de n’avoir pas insisté. Nous relancerons le projet pour le chantier collectif de décoration de la palissade du chantier de la place des Lauriers. Mais malheureusement des petites n’ont pas pu profiter de cette proposition.

Nous espérons et l’avons signifié aussi qu’à l’occasion de cette reconfiguration du Grand Quartier, si nouvelles voies et rues il y a, des noms de femmes soient proposés, car voilà encore aujourd’hui dans cette disproportion des noms, le fait d’une appropriation masculine de l’espace public !

 

On demande des "lieux doux"

À la marche ambulatoire de l'après-midi, nous n'étions que trois, dont Anne-Françoise Oger, directrice d'Arlène. Nous avons reparlé des graffs. Si on veut l'égalitéE, il faut évoquer la présence et la circulation des jeunes filles dans l'espace public. Nous avons parlé du vélo, émancipateur pour les filles car il favorise l'indépendance, l’activité physique. Pourquoi n'y-a-t ‘il pas de station Bicloo dans le quartier ? À l'association Transformeurs, il y avait une animatrice formée à transmettre aux filles l'entretien et les réparations des bicyclettes. L'association n'a pas reçu le soutien dont elle avait besoin et a dû fermer. D'autres, soutenues, celles-là, se sont crées autour du vélo. Pourquoi ne pas soutenir ce qui marche, qui est pertinent et résolument en faveur de l’égalitéE ? Le changement permanent, ce n'est pas bon non plus. Ça entretient le sentiment d'échec. Comme le laisser aller des bailleurs sociaux qui font les travaux a minima.

Nous avons suivi les signalétiques peintes par les adhérentes d’Arlène avec la Luna, « la trame verte » qui poétisent le paysage. Elles suivent et montrent des voies de circulation atypiques créées par des femmes, à l’écart des espaces occupés par les garçons et les hommes, et des rues principales où certains font leurs rodéos. Ce chemin de traverse part de la Cafète, sous les fenêtres du local d'Arlène, ou il y mène.

Puis le guide de Nantes métropole avec le Service espace Vert a tenu à nous montrer un jardin, derrière le Centre socio-culturel Bellevue, rue du Jamet. Il y a des murs peints d'un beau bleu, des tables de jeu, un petit kiosque, un petit barbecue, des aires de jeux d’enfants, au ras d'immeubles. Il porte le nom d'une femme imaginaire inventée par le collectif qui l'a créé : Véronique Habann, à la vie mouvementée. C'est un "lieu doux" où on peut se poser. Des potagers sont entretenus par des habitantes, des associations, mais le jardin botanique nommé « station gourmande », par le service des espaces verts. Ce jardin est donc soutenu. Ça devrait être pareil devant la Cafète, la Cité Côté Femmes en a formulé la demande.