Marionnettes pour tout âge

Maeva Benabes et Marion Poulain dans leur appartement KAPS à Bellevue

Faire se rencontrer ancien.nes et enfants dans un quartier populaire, générer du plaisir et y gagner soi-même en dynamisme ? Maeva Benabes et Marion Poulain l’ont fait et nous le racontent.

Marion Poulain, 24 ans, originaire de la Sarthe, détentrice d’une licence d’histoire et d’un master en sciences politiques, était venue poursuivre ses études de professeure des écoles à Nantes. Maeva Benabes, 21 ans, Nantaise, y suivait une licence en économie et gestion. Toutes deux cherchaient un logement. A la rentrée 2013-2014, elles sont devenues colocataires dans le cadre des KAPS, Koloc à projets solidaires, une initiative développée par l’AFEV, Association de la fondation étudiante pour la ville. Le principe, importé de Belgique, consiste à lier obtention d’un logement étudiant et participation à un projet social dans le quartier. Objectif : favoriser la mixité sociale, les liens et le partage d’activités.

Les petits goûters de l’union

Ainsi, Maeva Benabes et Marion Poulain ont-elles emménagé, avec Thibault Bouckson, animateur qui se destine lui aussi à l’enseignement, dans le quartier Bellevue. Trois jeunes personnes qui ne se connaissaient pas plus qu’elles ne connaissaient le quartier. Comme leur engagement les y invitait, elles se sont penchées sur la construction d’un projet commun. Plusieurs thèmes ont été lancés, avant qu’elles ne s’arrêtent sur le lien intergénérationnel.

Maeva Benabes, la Nantaise, contacte l’Orpan (Office des retraites et personnes âgées de Nantes), qui leur apporte son soutien et les invite à participer à un atelier cuisine avec des personnes âgées. Un premier contact se noue : « On ne voulait pas leur imposer quelque chose. On voulait prendre ce qu’elles avaient envie de faire, en les guidant bien sûr, pour que ça avance. Le but, c’était qu’elles puissent s’exprimer et avoir un échange vraiment libre. » Pour atteindre cet objectif, une seule rencontre ne suffit pas. De «petit goûter» en «petit goûter», l’aisance et le plaisir d'être ensemble progressent. Un groupe se constitue : cinq personnes de 70 à 80 ans, trois femmes et un couple. « De toute façon, dans l’associatif, il y a surtout des femmes », glisse Maeva Benabes. Un projet émerge, celui de transmettre des histoires à des enfants, et de créer avec eux un spectacle de marionnettes. « On s’était rendu compte que les personnes âgées aimaient raconter des anecdotes de leur vie. On est parti de là. »

Ta, ma, notre histoire

Cette fois, elles contactent l’association Mômes Nantes, à Bellevue, qui accueille des enfants en périscolaire autour de projets artistiques. Le projet adopté, les deux générations ont fait connaissance. « Au début, c’était une peu difficile, se souvient Marion Poulain. On s’y attendait. Il y a un fossé énorme de comportement et d’intérêts. On a commencé par faire des jeux, pour se connaître. »

Les personnes âgées ont écrit des histoires. Durant leurs rencontres préliminaires avec les jeunes femmes, elles s’étaient déjà beaucoup racontées. Histoires d’enfance, dures pour la plupart, histoires de guerre, de grossesses cachées, de rejet des parents, qui ont un peu choqué Marion Poulain et Maeva Benabes : « Mais elles étaient très ouvertes. Elles assumaient d’avoir fait des choses que la société interdisait. » Ces échanges confiants ont réchauffé l’ambiance. Ça n’était cependant pas des histoires pour les enfants. Au fil des discussions, il est décidé de traiter d’anecdotes naturellement intergénérationnelles, les « petites bêtises ».

Une dizaine d’enfants, filles et garçons, se sont inscrit.es pour participer à cette activité. Elles et ils choisissent trois des récits puis les retravaillent avec les personnages âgées et y placent des « petites anecdotes à eux ». Par groupe d’une personne âgée pour deux enfants, elles et ils transforment les récits en saynètes dialoguées, enjolivant l’histoire pour la rendre plus amusante. Vient ensuite la fabrication des marionnettes représentant les personnages et d’un petit théâtre, éphémère, certes, mais très joliment décoré.

La représentation aura lieu au début de l’été. Les enfants jouent car « pour les personnes âgées, le théâtre était un peu petit ». Assistent d’autres enfants de Mômes Nantes, des parents, et la seule personne âgée qui ait pu se déplacer pour l’occasion. Pour les autres, le trio KAPS tourne une vidéo, qu’elles et ils apprécieront plus tard.

A l’heure du bilan

Au fil du projet Maeva Benabes et Marion Poulain ont constaté qu’il y avait « finalement très peu d’activités intergénérationnelles ». Les participant.es y ont pourtant pris goût. « J’ai trouvé intéressant de quitter le cadre familial, confie Marion Poulain. Y compris pour nous. Même si on peut avoir envie de parler avec des personnes âgées, on ne le ferait pas spontanément. » D’un point de vue humain, l’initiative a totalement rempli son objectif : créer des liens, éphémères entre les ancien.nes et les enfants, possiblement durables entre les personnes âgées elles-mêmes, ravies de s’exprimer et de communiquer.

Les étudiant.es l’avaient conçue dès le départ pour laisser une place active aux participant.es, aux surprises et aux aménagements répondant aux désirs émergeant au fil des rencontres. Raisonnablement, elles et il s’étaient réparti les tâches en fonction de leurs compétences. Maeva Benabes, déjà dans le processus KAPS l’année précédente, rapporte que la commission devant laquelle elles ont présenté leur bilan leur a un peu reproché le manque de visibilité de l’action. Mais elle assume d’avoir refusé la visite d’une journaliste lors des premières rencontres, pour ne pas déranger les personnes âgées : « On ne fait pas un projet pour le montrer à la commission, mais pour vraiment créer du lien. Ce projet était moins visible que celui de l’an dernier, mais plus social, je trouve.»

 

Première sortie du Vélo-café jeudi 11 novembre 2014 : au marché de Bellevue !

En 2014-2015, le même logement accueille de nouvelles étudiantes sur le principe des KAPS : Leonne Thellier et Maïwenn Saurel, avec Thibault Bouckson cette année encore. Elles et il enfourcheront un « vélo-café » et circuleront dans le quartier, pour susciter des rencontres autour d’une boisson chaude. A partir de janvier 2015, il et elles collaboreront avec Émulsion, dans le cadre de Des femmes racontent les Bourderies. A suivre.