Filles et garçons dans l'espace public

Dans le cadre de son Master 2 professionnel en sociologie,

Élodie Lelou a effectué un stage au sein de la Mission Santé Publique de la ville de Nantes. Elle y a  réalisé un diagnostic sur

les relations sociales entre les filles et les garçons de 8-17 ans

au sein du quartier Bellevue, pendant 4 mois, de mars à juillet 2013.

L’objectif de cette étude était d’analyser les relations sociales entre les garçons et les filles de 8-17 ans en essayant de découvrir : comment se construit l’identité sexuée chez les filles et les garçons ? Comment se construit le masculin et le féminin ? Décoder la manière dont les jeunes de 8-17 ans, garçons et filles, se représentent elles/eux-mêmes et se représentent les autres. Mieux appréhender la cohabitation des garçons et des filles de 8-17 ans au sein du quartier et la façon dont ils occupent l’espace public.

La méthodologie

Pour répondre à cette mission, j’ai réalisé deux types d’entretien semi-directifs afin de m’adapter à l’âge des enfants et des adolescents. Ainsi, avec les enfants de 8-11 ans, six entretiens collectifs ont été menés avec trois groupes de garçons et trois groupes de filles au sein de trois écoles primaires du quartier, ce qui représente quarante-trois enfants (22 F et 21 G). Avec les jeunes de 12-17 ans, dix-sept entretiens individuels ont été réalisés avec dix filles et sept garçons au sein des établissements scolaires, des associations ou des centres socioculturels du quartier.

Onze observations non participantes ont également été réalisées à différents endroits du quartier, au sein des établissements scolaires et à différents moments de la journée.

Cependant, il était prévu dans la méthodologie de rencontrer trois garçons de 16/17 ans mais j’ai eu des difficultés à entrer en contact avec eux même en sollicitant les structures du quartier. De nombreux professionnels m’ont affirmé qu’il était difficile de rencontrer ces garçons car eux-mêmes mettent du temps à établir une relation de confiance avec eux. Par exemple, un garçon de 17 ans, avec qui j’ai eu une conversation téléphonique par l’intermédiaire d’un entraineur sportif d’un club de boxe, m’a affirmé qu’il ne souhaitait pas participé à l’étude car il ne parle pas aux filles.

Afin de rencontrer des jeunes, j’ai commencé par rencontrer les professionnel.les du quartier. Ces rencontres ont été très positives car j’ai pu échanger sur les difficultés qu’elles/ils rencontraient et elles/ils ont pu m’apporter une aide pour organiser les rencontres. J’ai donc pu mener les vingt-trois entretiens au sein de différentes structures : le Collège Debussy, les écoles primaires Alain Fournier, Plessis Cellier, Jean-Zay, les associations « Style Alpaga », « Regart’s » et « C’ West » ainsi que les secteurs jeune Jamet et Bourderies.

La construction sociale de l’identité de genre

Pour commencer, cette étude permet de montrer l’’existence d’une socialisation différenciée au sein de la famille concernant l’occupation de l’espace public. Selon les enquêtés de 12-17 ans, les parents se comportent différemment avec leurs garçons et leurs filles lorsqu’il s’agit de donner leur autorisation pour les sorties. Effectivement, les adolescent.es affirment que les parents, surtout les pères, sont plus stricts avec les filles qu’avec les garçons car ils estiment que la rue est dangereuse pour elles, même en pleine journée. Ils craignent que leurs filles se fassent agresser, violer ou importuner par les garçons et les hommes du quartier. De plus, toujours selon les jeunes, les parents estiment que les garçons peuvent se défendre en ayant recours à la violence physique alors qu’une fille serait plus fragile. Les parents en assignant aux garçons et aux filles des traits de caractère différents renforcent donc les stéréotypes sexués.

Les garçons, mais aussi les filles, vont intérioriser, tout au long de la socialisation primaire, que l’espace public n’est pas réservé aux filles car il peut présenter des dangers, il est donc préférable qu’elles restent au domicile qui est sécurisé. Ces représentations sociales sont donc véhiculées par leurs propres parents et intériorisé de façon inconsciente dès leur plus jeune âge.

Représentations que les jeunes ont d’elles/eux-mêmes et des autres

Dans un second temps, cette étude permet également de montrer que la mixité est obligatoire au sein des établissements mais qu’elle n’est pas revendiquée par les jeunes. Effectivement, les filles et les garçons du quartier Bellevue, dès qu’elles/ils en ont l’occasion, vont privilégier la non mixité au sein des établissements scolaires, que ce soit pendant les repas, dans la cour de récréation ou dans la salle de classe. Ainsi, elles/ils vont privilégier leurs affinités et notamment leurs affinités sexuées.

Effectivement, elles/ils ont le sentiment de ne pas avoir les mêmes caractères, les mêmes goûts, les mêmes intérêts et les mêmes sujets de discussions. Cette ségrégation sexuée est donc volontaire et est justifiée par les jeunes par des caractéristiques masculines et féminines qu’elles/ils s’attribuent : les filles seraient plus calmes et sérieuses mais bavardes alors que les garçons seraient davantage turbulents et aimeraient se faire remarquer. Elles/ils estiment donc qu’il existe des comportements typiquement masculins et d’autres féminins, ce qui a des répercussions sur leur occupation de l’espace public.

Un autre point, qui concernent les représentations sexuée est également à mettre en avant : le fait que les jeunes, filles comme garçons distinguent trois catégories de filles alors qu’ils ne catégorisent pas les garçons.

Les filles qui « adoptent des traits de caractères et des comportements qui sont normalement assimilés aux garçons ». Au sein de cette première catégorie, elles/ils différencient deux types de filles : « les vraies filles avec un caractère et un comportement de garçons » et « les garçons manqués ». Selon elles/eux, ces « vraies filles avec un caractère et un comportement de garçons » font attention à leur féminité (vêtements féminins, bijoux, coiffure, maquillage) mais, comme les garçons, perturbent les cours et aiment se faire remarquer. Elles/ils estiment également qu’elles provoquent des conflits et sont parfois violentes.

Plusieurs filles de 10-17 ans ont admis qu’elles se sentent obligées de se comporter de cette façon afin de s’affirmer, se faire respecter et se protéger, face aux garçons qui les provoquent quotidiennement et qui estiment qu’elles sont plus faibles.

Le deuxième type de filles correspond aux « garçons manqués » c'est-à-dire que ce sont des filles qui, selon les jeunes, ne sont pas féminines car elles adoptent le style vestimentaire des garçons. Elles perturbent également les cours. De plus, elles ne se lient pas d’amitié avec des groupes de filles mais plutôt avec des groupes de garçons.

Ainsi, les valeurs viriles qui prévalent chez les garçons du quartier investissent l’univers féminin. Ces deux types de filles adoptent stratégiquement des comportements qui sont associés à l’identité masculine afin d’acquérir une légitimité au sein du quartier.

La deuxième catégorie est constituée des filles « conformes » : ce sont les filles qui ont des comportements, des tenues vestimentaires et un caractère qui sont en accord avec les représentations du féminin véhiculées au sein du quartier. Elles respectent les rôles et les traits de caractères qui sont assignés aux filles et aux femmes c'est-à-dire la douceur, la discrétion sur l’espace public, la présence au domicile… 

Les filles « aux mauvaises réputations » sont les filles qui, par leurs tenues vestimentaires, leurs discours, leurs comportements, sont jugées négativement par l’ensemble des filles et des garçons du quartier. Ces mauvaises réputations portent principalement sur leur comportement avec les garçons et leur vie sexuelle, de ce fait elles sont considérées comme des « filles faciles ».

La cohabitation des filles et des garçons

De plus, cette étude montre qu’au sein du quartier Bellevue, la cohabitation entre les garçons et les garçons n’est pas toujours évidente car les bandes de garçons investissent les places Mendès France et Lauriers, les rues et le bas des immeubles. Les garçons, dès l’âge de 8 ans, affirment qu’ils restent en bas des immeubles, sur les places, discutent, jouent au foot et qu’ils ne sont pas forcément en activité. Ils précisent que la plupart du temps ils n’ont rien à faire et ne savent pas comment s’occuper. Ainsi, dès l’école primaire, les garçons s’approprient, d’abord par le jeu, certains lieux qui leurs seront exclusivement réservés. Les garçons, les jeunes comme les plus âgés, cherchent à se faire remarquer en occupant bruyamment l’espace public ou en commettant des actes de délinquance et d’incivilités qui peuvent donc être perçus comme l’expression des valeurs de virilité prônées au sein du quartier. Le quartier devient un lieu où ils peuvent prouver leur masculinité.

Les différents espaces du quartier sont donc dominés et contrôlés socialement par les garçons, ce qui laisse peu de place aux filles. Ils estiment qu’elles n’y ont pas leur place et opèrent donc à la mise à l’écart des filles.

Stratégies de contournement et d’invisibilité des filles

 Les collégiennes et les lycéennes de 12-17 ans rapportent qu’elles ne se sentent pas en sécurité à cause des groupes de garçons qui restent dehors. Elles ont peur de se faire importuner par les garçons, notamment les plus âgés. Elles n’apprécient pas d’être constamment jugées et regardées par les groupes de garçons et d’être victimes de remarques sexistes. C’est pourquoi, elles s’arrangent pour ne pas les croiser. Pour cela elles mettent en place des stratégies de contournement et d’invisibilité c'est-à-dire qu’elles font le choix d’éviter certaines rues, certaines places ou certains arrêts de tramways et d’en emprunter d’autres qu’elles considèrent comme plus calmes. Les jeunes filles s’interdisent donc l’accès à certaines rues ou places à cause des garçons. D’autres filles affirment que, comme les garçons, elles sont parfois dehors avec leurs copines pour discuter mais qu’elles favorisent des endroits du quartier qui ne sont pas fréquentés par les garçons. De ce fait, même quand elles occupent l’espace public, elles font en sorte d’être invisibles. Elles ne se sentent pas légitimes pour investir les espaces publics et elles délaissent ces lieux contrôlés par les garçons car y apparaitre serait un signe, soit de mauvaise réputation, soit d’acceptation des règles masculines.

Les espaces publics sont donc surtout utilisés comme des lieux de passage par les filles, elles traversent les lieux publics bien plus qu’elles ne s’y attardent et souvent elles se déplacent rapidement d’un endroit à un autre. La plupart d’entre elles ont intégré l’idée qu’elles sont en danger à l’extérieur donc cela réduit leurs possibilités d’investir l’espace public.

A première vue, l’espace public est mixte, pourtant la vie collective au sein du quartier se structure selon une ségrégation sexuée de l’espace et des lieux. Les garçons et les filles ont des espaces réservés qui sont identifiés par l’ensemble des groupes. Ainsi, la masculinité est associée à la sphère publique et la féminité à la sphère privée et domestique. Evoluer au sein de l’espace public est considéré comme valorisant pour les hommes et dégradant pour les femmes. Les rapports sociaux de sexe sont donc déterminés par ces différents espaces de socialisation.

Un contrôle social très fort au sein du quartier

Les collégiennes et les lycéennes apprécient d’investir des espaces extérieurs au quartier où elles sont en quelque sorte anonymes et libres car elles se sentent moins jugées par les garçons. Elles sont plus nombreuses que les garçons à avoir une vie en dehors du quartier donc cela contribue à les rendre moins visibles. Cette invisibilité est donc parfois subie mais parfois choisie afin de se préserver de l’agressivité des garçons et gagner en autonomie.

Au contraire, les garçons apprécient moins cet anonymat car ils sont plus à l’aise au sein de leur quartier où ils ont grandi. Ils se sentent « chez eux », l’appartenance à leur quartier est donc au cœur de leur identité masculine. L’appropriation sexuée des espaces restreint donc les interactions entre filles et garçons car ils se conforment la plupart du temps aux normes du quartier, qui prônent la distance entre les sexes. Le contrôle social au sein du quartier est donc très fort et laisse peu de place à l’individualité. Les groupes de pairs du même sexe diffusent et contrôlent les normes en matière de comportements appropriés au genre masculin ou féminin. Ainsi, les jeunes de 8-17 ans afin de ne pas être exclu.es de leur groupe d’ami.es ou du quartier vont imiter le comportement des plus âgé.es et vont respecter de nombreux codes : suivre la norme vestimentaire, les garçons et les filles ne se côtoient pas, les relations amoureuses sont cachées ou les filles ne sont pas visibles au sein des espaces publics. La pression sociale du groupe de pairs joue un rôle important puisqu’elle va définir les relations autorisées entre les garçons et les filles. Cette pression sociale est très forte chez les garçons car leur sociabilité se concentre presque exclusivement autour des copains du quartier c'est-à-dire de la « bande », du « groupe ». Ils vont se définir selon les normes, les codes, les comportements en vigueur dans celui-ci.

Les « grands frères » jouent également un rôle majeur puisqu’ils vont transmettre des manières de faire et d’être caractéristiques du quartier, dont les règles informelles qui définissent les relations entre les filles et les garçons. De plus, le rôle de protection des filles qu’ils s’attribuent est à la fois perçues comme un avantage et un inconvénient par celles-ci car elles sont constamment surveillées et jugées sur leur comportement, leur tenue vestimentaire ou leur fréquentation. Elles craignent alors que des rumeurs ou des réputations se diffusent.

Les adolescent.es ont fait part du fait que les rumeurs et les réputations circulaient très rapidement au sein du quartier et ont des impacts considérables. Les jeunes redoutent alors que les garçons les plus âgés aient connaissance de ces rumeurs car ils se moquent d’eux ou tentent d’en savoir davantage. Ils vivent donc sous le regard et le jugement des autres et la menace des rumeurs qui font et défont les réputations.

Pistes de travail

Il semble primordial de voir avec les professionnel.les comment elles/ils pourraient se saisir des résultats de l’étude et rebondir sur les propositions formulées par les jeunes : salle d’activité non encadrée par des adultes ; des espaces plus conviviaux et esthétiques (espaces verts, bancs…) sont sollicités par les filles ; les garçons aimeraient des terrains sportifs où des activités ponctuelles seraient organisées.

Il faut également solliciter la participation des jeunes pour mener une réflexion, un travail collectif et envisager des possibilités d’actions concrètes.

 

Élodie Lelou, 2013

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