Comment aider les victimes de violences ?

Pour détecter et soutenir les victimes de violences conjugales, il faut en connaître le processus et en reconnaître les signes. Les professionnel·les des structures ou associations dites sociales, éducatives ou culturelles les ignorent en grande partie, elles et eux qui reçoivent quotidiennement des victimes potentielles. Les associations Femmes Solidaires et SOlidarité FemmeS, toutes deux impliquées dans ce domaine, étaient partenaires du Centre Médico Social de Bellevue pour organiser le 14 novembre 2019 à la Maison des Habitant·es et des Citoyen·nes une rencontre où poser les premières bases d'une formation et d'une culture commune pour agir ensemble.

À l'occasion de la création de l'EDS (Espace départemental de solidarité) Nantes Bellevue, en lien avec celle d'une Maison de santé sur le Grand Bellevue et d'un Centre post-traumatique à Nantes, le Conseil départemental avait voulu réaffirmer par cette démarche pluridisciplinaire son souci de la lutte contre les violences faites aux femmes qu'il déclare tenir pour une priorité. Il s'agit de créer une synergie pour "mieux comprendre et mieux agir ensemble contre les violences faites aux femmes". Femmes Solidaires apportait sa connaissance du sujet et celle du territoire de Bellevue. L'association avait mis en place son exposition "Violences, elles disent non", louable dans tous les sens du terme et destinée à circuler largement.

Les assistantes sociales et formatrices intervenantes, accueillantes à l'association SOlidarité FemmeS, soulignaient qu'il ne faut surtout pas confondre "conflit de couple" et "violences conjugales", comme le vocabulaire d'une presse préférant "meurtre passionnel" à "féminicide" pourrait inciter à le penser. Le premier éclate sur un désaccord précis, peut avoir des manifestations violentes mais nul·le n'y tente d'imposer durablement son pouvoir et le conflit n'est pas censé devenir permanent. Alors que les violences conjugales découlent d'un processus mis en place par l'agresseur dès le début du couple. Nulle impulsivité mais une volonté d'asseoir sa domination sur l'autre.

Il existe d'autres formes de violences que physiques, cumulables et souvent cumulées. Les violences psychologiques, trop souvent négligées : contrôle obsessionnel des horaires, faits et gestes, mise à distance des parents et des ami·es, jalousie pathologique, privation de marques d'affection, humiliations visant tant la femme que la mère… Tout ce qui pousse la victime à réduire peu à peu son respect d'elle-même et la retient de se rebeller contre son agresseur. Les violences verbales consistent à tenir à sa conjointe des propos dégradants qui appuient les comportements humiliants. Les violences économiques visent à priver la victime de toute indépendance financière en l'éloignant de la gestion du budget, voire de son emploi qu'elle n'a plus "l'autorisation" d'exercer, lui fermant ainsi toute possibilité de sortie. Les violences administratives, qui touchent plus cruellement les migrantes, tiennent la victime à l'écart des papiers lui permettant de régler sa propre situation ou celle de ses enfants. Avec les violences sexuelles, l'agresseur, désireux d'imposer exclusivement ses propres volontés, imposent des pratiques non désirées, comme l'usage de la pornographie, commet des viols conjugaux et peut aller jusqu'à soumettre sa victime à la prostitution.

Les violences physiques ne viennent pas en premier. Pas avant une période de séduction, où l'agresseur se conduit comme un "prince charmant", amoureux, protecteur, installant progressivement la confusion dans l'esprit de sa victime. Elle se croit responsable des sévices qu'elle subit. Comment cet homme qui se présente comme patient, juste, plein de sollicitude, pourrait-il devenir un harceleur ? Elle s'interroge sur elle-même, se culpabilise, minimise la dégradation de sa situation, cherche à contrôler une situation devenue incontrôlable. Jusqu'à reconnaître que la relation de domination et de terreur qu'elle vit n'est pas normale, pas acceptable, et admettre qu'on en est la victime.

Le chemin n'est cependant pas terminé. Certain·es reprochent aux femmes victimes de violences de ne pas porter plainte immédiatement. Encore faut-il qu'elles y soient prêtes. Il n'est pas facile de traîner un homme auquel on a cru, surtout s'il est le père de ses enfants, devant la justice. Pas facile d'affronter les tribunaux quand on vit dans l'isolement, meurtrie et honteuse. Encore cette démarche ne réglerait-elle pas tout miraculeusement. Mme  Jamier,  assistante sociale du Bureau d'Aide aux Victimes ( situé au Commissariat Central Waldeck Rousseau à Nantes) qui succède aux professionnelles de Solidarité Femmes, reconnaît qu'énormément de plaintes sont classées sans suite. Après la dénonciation, soit le processus s'emballe, devenant affolant pour la femme, soit il stagne longuement avant que la plainte soit traitée. Pour toutes ces raisons, il faut en laisser la décision à la victime et soigneusement la préparer. La "main courante" n'est plus prise pour une dénonciation. On peut néanmoins l'utiliser pour signaler des interventions policières ou médicales, des ITT (Incapacité temporaire de travail), tout ce qui sert ou servira de preuve, car des faits concrets doivent absolument prouver l'infraction pénale. Les signalements demeurent dans le dossier et pourront en ressortir quand la plainte sera lancée, fût-ce des années après.

Il s'agit donc d'un processus où il faut respecter le rythme de la victime, ne pas la brusquer sous couvert de bonnes intentions. Elle a, pour débuter, surtout besoin d'informations. Où se renseigner pour passer les étapes de sa libération, un changement radical de vie semé d'embûches ? Sur ce chemin chaotique, la rencontre de femmes vivant les mêmes épreuves lors de séances collectives favorise la prise de conscience. S'il n'entre pas dans les attributions des animatrices d'accompagner les victimes durant tout le processus, elles peuvent conseiller, orienter celles qu'elles côtoient. Pour ce faire, il est nécessaire qu'elles en sachent davantage sur le mécanisme des violences conjugales que sur les préjugés encore souvent en usage.